La révolution tunisienne: 5 ans après…

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Absurde. Absurde que de vouloir faire un bilan d’une révolution au bout de cinq ans. Aussi absurde que cette idée du bilan de cent jours d’un gouvernement. Cinq ans autant dire un instant pour une révolution, qui porte en elle forcément et pour un long moment les stigmates de la dictature qu’elle a renversée, et la résistance d’une contrerévolution, qui n’abdique pas les privilèges et le pouvoir qu’elle croyait dus et pour toujours facilement. A aucun moment de l’histoire déboulonner la tête n’était synonyme de faire tomber le régime. A peine, est-ce le début d’un processus, que nous annoncions depuis les premiers jours long, voire générationnel.

Ceux alors qui avaient cru à la révolution « fast-food » en ont eu pour leurs frais. Ceux qui ont aussi tenté de réduire les objectifs de la révolution aux seuls volets économique et social, croyant que le pays allait se transformer du jour au lendemain en un oasis de paix et un éden verdoyant, ont oublié également que la dictature ne reposait pas sur du vent. Une dictature qui perdurait depuis des décennies avait tous loisirs de s’installer, d’implanter durablement ses structures et de se faire une armée ; pire modeler même les structures mentales d’un bon nombre des citoyens.

Il était alors impératif de parer au plus pressé et surtout de prioriser. Les plus avisés savaient que la période de transition serait inéluctablement longue, douloureuse, chaotique même, et éminemment politique. Face à la résistance interne des structures et des hommes de l’ancien régime toujours en place ; face aussi, on a tendance à minimiser leur impact, à la conjoncture internationale, peu favorable, et aux résistances régionales, qui, tous, voyaient au départ (certains encore aujourd’hui) de mauvais œil cette nouvelle démocratie naître et perturber leur quiétude d’hégémonie oligarchique sur leurs peuples. Il fallait donc apprendre à « jouer fin », ne pas s’enflammer et donner une bonne lecture au timing. Chaque erreur était synonyme d’un pas en arrière, et une aubaine pour les caciques de remontrer le bout du nez.

Aussi, la contrerévolution, profitant de l’hésitation qui avait suivi la fuite du dictateur sur la marche à suivre, avait-elle réussi à gagner du temps précieux (les 2 gouvernements Med Ghannouchi, puis celui de Béji Caïd Essebsi), pour garder la main sur les rouages de l’état et les leviers du pouvoir, indispensables pour ne pas se voir complètement bottée en touche. Elle a su surtout garder la mainmise sur les médias et la presse, et préserver au front ses voix et ses plumes corrompues. Une des erreurs fatales de la révolution à ses débuts était de ne pas prévoir aussi une « Kasba » devant les médias publiques pour les obliger à plier bagages, comme elle l’avait fait avec le gouvernement fantoche, copie pâle de celui d’avant le 14 janvier, de deux premiers mois.

Le résultat un enlisement dès le départ, qui a permis de provoquer rapidement dans le pays un climat délétère et un chaos, qui d’emblée a eu raison des plus enthousiastes surtout parmi les couches sociales les plus fragiles, et qui s’inquiétaient (compréhensible) en premier lieu pour leur sécurité et leur pain quotidien, fut-il un peu rassis. Les médias, bien sûr, étaient en première ligne pour agiter la peur et susciter la nostalgie. La stratégie adoptée était aussi basique que machiavélique, caresser le petit peuple dans ses instincts de survie, pour lui faire oublier l’instinct de dignité. Les Unes et les plateaux TV s’évertuaient alors à faire rentrer les images de la misère dans tous les foyers. Une pauvreté et une misère d’un autre âge que l’on se demande encore comment les tunisiens ne pouvaient les voir. Or, le message limpide : la dictature alors n’aurait été que des malfrats. Elle n’était pas présentée comme un régime tortionnaire et sanguinaire contre une large frange de la société, qui n’était pas mue que par le pain. Des citoyens de toutes les couches sociales qui réclamaient, outre la justice sociale, leur droit à la liberté et la dignité humaine. La ficelle était bien machiavélique, puisque on écartait le politique pour ne plus poser la priorité qu’en terme de combat social contre la pauvreté, et non plus en termes des libertés et de démocratie, comme scandé dans la rue au plus fort des manifestations contre l’ancien régime. Il n’en fallait pas plus pour diviser le peuple. Ceux qui dorénavant face à cette misère extrême osaient encore parler des libertés et de dignité, passaient presque pour des nantis privilégiés, indifférents aux Vrais problèmes de pauvres gens. Pire, parler de militantisme passé, des souffrances de l’emprisonnement, de la torture, de l’assignation à résidence, privation de travail, des droits civiques, de l’exil, et des réparations dues était presqu’une honte et un égoïsme profiteur de la révolution « des jeunes » (déshérités uniquement), devant ces urgences sociales qui s’invitaient chaque jour par le biais d’une télé complice chez tous les tunisiens.

Il n’en fallait pas plus alors pour créer cette brèche, très chère à Machiavel, et diviser le peuple, entre « privilégiés » dont les soucis « existentiels » de liberté et de dignité, ainsi qu’un besoin de reconnaissance de leurs sacrifices payés des années au prix fort, et le reste du peuple qui y voyait presque un mépris face à leurs difficultés substantielles. Des personnes qui, eux, souffrent au quotidien dans leur « ventre ». Dissocier donc le social du politique pour créer l’incompréhension et la discorde. Diviser le peuple, mais pas seulement. Tout faire pour créer la même brèche entre les forces démocratiques, qui un certain 18 octobre 2005 s’étaient réunies sur un même objectif prioritaire pour s’opposer ensemble à la dictature. Rapidement après la fuite du dictateur beaucoup ont cru la tâche et la mission terminées. On s’est vite remis aux vieux démons idéologiques et guerres des chapelles étroites. Que du pain béni pour une contrerévolution en coulisses pour attiser, médias et réseaux sociaux (nouvelle donne médiatique) interposées, les rancœurs passées, et exacerbées les ambitions personnelles chez certains « leaders » qui croyaient saisir l’instant et l’occasion pour se dessiner un destin national. Ajouter à cela la création rapide de l’épouvantail islamiste « barbu » qui voulait afghaniser la société d’un côté ; de l’autre, l’épouvantail laïc (une nouvelle découverte pour les tunisiens qui vivaient leur islamité paisiblement) qui voulait remettre l’identité et la foi séculières de tout un peuple en question. S’en suivit alors pendant des mois un climat de tension, jusqu’à l’affrontement violent parfois (qui auraient leur apogée plus tard dans deux assassinats politiques, qui ont failli de peu faire avorter tout le processus) ; ainsi qu’un délitement du débat publique, à mille lieux des aspirations du peuple, qu’il s’agisse d’instinct de survie ou d’instinct de dignité.

Malheureusement, et au fur et à mesure des mois, surtout après les élections à la Constituante d’octobre 2011, le piège s’était refermé sur la majorité des hommes politiques, mais aussi des intellectuels et l’élite du pays. Le combat a glissé de la cause commune de départ, déboulonner la dictature, éradiquer ses structures, et instaurer ensemble, sans exclusion, les jalons de la démocratie dans des institutions nouvelles débarrassées des sbires larbins de l’ancien régime, vers une guerre larvée de positionnement tant sur le plan personnel que partisan (guerre des postures, guerre des chefs, guerres des partis). Tout le monde soupçonnait alors tout le monde. Tous, l’air de dire, « la révolution est mienne, le peuple, c’est Moi ! ». On a oublié la priorité vitale : Politique. Avant d’aller se livrer bataille, somme toute légitime en démocratie, fallait-il que ces messieurs et dames livrent la guerre contre une dictature étêtée, mais dans le corps était toujours vivace et opérant. Fallait-il accompagner ensemble le processus démocratique et le mener à bon bord avant de sauter du navire et crier chacun « la terre à mon bord » ! Bon nombre, malgré la bonne foi de la majorité, ce faisant agissaient en complices de la contrerévolution à leur propre insu, rendant un service inespéré à des caciques qui n’en espéraient pas tant. Un processus, qui, sinon la volonté des saints du pays (comme quoi on finit par le croire…), et une intelligence innée du peuple, tant décrié et méprisé, aller savoir qu’est-ce il on sera advenu aujourd’hui ?

Je ne peux finir sans dire un mot à propos de ce peuple et mon admiration aussi (non déplaise aux sceptiques et aux adeptes de l’autoflagellation), qui dans un contexte national et international chaotique, où tout semblait s’écrouler partout comme des châteaux en carton, a su faire preuve (y compris pendant les sombres heures des assassinats politiques et actes terroristes d’envergure) d’un sang-froid et d’une intelligence qui lui ont permis non seulement de faire face mais aussi de résister à la tentation (grande) de baisser complètement les bras et se détourner définitivement de son rêve de liberté. Même lorsqu’on le croyait éteint et impuissant, au plus fort des secousses il a su également sortir dans la rue en masse pour rappeler à son œuvre et à l’obligation de maintenir le cap. Enfin, finesse de l’intelligence innée, il a su mieux lire la période de transition que ses dirigeants, fermer l’oreille aux promesses leurres des sirènes des uns et des autres, et lors des trois échéances électorales depuis 2011 a renvoyé dos à dos tout le monde sans accorder une majorité qualifiée (sorte de blanc-seing) à personne ; et même lors des présidentielles il a fait en sorte que le président élu ne le soit pas par un plébiscite ! Cinq ans après, malgré toutes les déceptions, les difficultés de la vie au quotidien, la lenteur des réformes, notre liberté personnelle, de s’exprimer, de se réunir, celle des partis, celle des médias, reste intacte. Tous les tabous sont tombés, et plus personne n’est à l’abri de la critique, jusqu’au sommet de l’état. Voilà le seul bilan à faire, pour celui qui savait que la bataille première était politique. Notre victoire est là. Le processus démocratique n’est pas mort, et le peuple tunisien, par-dessus tout, et malgré les aboiements ici et là, est resté solidaire et uni, et a fini par mettre à la marge tous ceux qui ne voyaient en la Tunisie qu’une patrie exclusive.

Fier de ma terre. Le combat continue.

par Abdelaziz Jaziri, 14 janvier 2016

 

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