Un professeur n’est pas un livreur

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Abdelaziz Jaziri
Écrit par: Abdelaziz Jaziri

(Un article sommaire, fruit d’une assez longue observation et expérience personnelle dans l’enseignement, mais surtout d’une multitude de lectures sur le sujet et la problématique de l’éducation, et intérêt, somme toute logique, pour la pédagogie, lorsqu’on est en charge de l’éducation. Bref, une tentative modeste de comprendre les ressorts de la motivation, ainsi que les causes d’un échec de plus en plus convenu du système)

 

Jaurès disait : « On n’enseigne pas ce qu’on sait. On n’enseigne pas ce qu’on veut. On enseigne ce qu’on est »

Le paradoxe de nos sociétés modernes, c’est qu’on n’a jamais autant fait l’éloge de la différence et de la diversité, et on s’accorde presque unanimement à dire que la diversité est une richesse pour l’humanité ; or, il est évident, notre système éducatif évolue et avance dans un système tout à fait contraire à cette évolution.
Plutôt que de valoriser la diversité, et l’hétérogénéité, le système éducatif continue à promouvoir la conformité et la normalité. On se plaint toujours en réunions et en conseils de classe de l’absence d’homogénéité dans les classes, et de la pénibilité à y faire face. En outre, l’école continue à s’ingénier à regarder ce que peuvent faire les enfants  à travers un prisme très étroits de réalisations. Depuis des décennies, on focalise l’attention sur les disciplines scientifiques. Elles sont certes nécessaires, mais insuffisantes. Sinon, comment expliquer le nombre grandissant d’échec, de manque d’intérêt et de concentration en cours, pire de décrochage scolaire (de plus en plus d’enfants sortant du système éducatif sans le moindre diplôme en poche).

La plupart des spécialistes de l’enfant et de l’éducation s’accordent aujourd’hui à dire que le système évolue à contrecourant, et qu’on doit revoir notre approche et politique pour lui éviter la faillite imminente.

Trois principes doivent articuler notre approche, si l’on veut sauver cette belle maison, qu’est l’Education Nationale.

I- Le principe de la diversité et de la transversalité 

Les enfant s’épanouissent davantage avec un programme large, qui glorifie leurs divers talents, et pas par une petite partie d’entre eux. Aussi, cesser de cloisonner les disciplines, et de les ériger en concurrentes les unes contre les autres. Une  hiérarchisation insidieuse s’est installée alors de facto, favorisée par un système arbitraire de coefficients, qui pousse aussi bien les enfants que les parents dans une entreprise « mercantile », et de calcul pragmatique. L’intérêt n’est plus le contenu de l’apprentissage, mais bien ce qu’il rapporte en terme de ratio sur un bulletin ! On ne privilégie plus ses envies et ses talents individuels, mais, à contre cœur, les disciplines à forte rentabilité sur la moyenne scolaire. Autant dire, une fois le but atteint, la mémoire de ce qu’on a appris est quasiment effacée, et n’en reste que ce dont on a besoin pour accomplir servilement les tâches pour lesquels on aura été embauché. L’apprentissage est alors n’aura servi qu’à favoriser l’insertion professionnel, et n’aura pas apporté grand-chose pour l’épanouissement de l’être. Pas étonnant que toutes les statistiques socio-professionnelles révèle aujourd’hui des chiffres inquiétants des travailleurs en mal être- déprimes, et dans certains cas un total burn-out.

II-  Le principe de la curiosité

Eduquer, c’est allumer une étincelle, une bougie. Les enfants sont de nature des apprenants.
Mais enseigner n’est pas juste une profession, un vulgaire gagne-pain. Enseigner, c’est un métier de création, et pas simplement un métier de livraison. Etre un enseignant, c’est aussi être un tuteur. Savoir stimuler,  provoquer, et susciter la curiosité et l’envie. L’accent doit être mis sur l’éducation (le comment apprendre) plutôt que sur l’apprentissage. Le rôle d’un professeur est de faciliter l’apprentissage. Rien de plus.
Aussi, un des problèmes majeurs du système actuel est cette obsession de l’évaluation,  au détriment de l’apprentissage. Il n’est pas question, bien sûr, d’abandonner l’évaluation, mais de ne pas en faire la culture dominante. L’épée de de Damoclès du maître tout-puissant face à l’élève démotivé et récalcitrant. Ce faisant, on tombe, également, souvent dans une pseudo-pédagogie (sorte de fuite en avant), et une routine castratrice de l’imagination et de la créativité. Le professeur, au lieu, devrait se débarrasser de sa robe rouge de juge, et prendre son bâton de coudrier pour guider les enfants dans leur quête innée des savoirs.

III- Le principe de la créativité

La vie humaine est intrinsèquement créative : nous créons nos vies et nous pouvons réinventer au fur et à mesure. La culture humaine est si intéressante, diverse, et dynamique.
Un des rôles de l’éducation, alors, est d’éveiller et développer ces pouvoirs de créativité. Au lieu, ce que nous développons dans nos écoles, c’est une culture de la normalisation. Certes, cependant, des tentatives et des reformes ont bel et bien été entreprises de temps à autres pour sortir de l’étau de la normalisation et du cloisonnement. Mais, la résistance du système- y compris des enseignants eux-mêmes- ont fait reculer et échouer la plupart de bonnes volontés. On préfèrerait l’ennui suffoquant de la routine derrière les murs et les salles closes, que de se remettre en question, évoluer et s’adapter au monde et aux enfants.
Pourtant, il n’y pas de fatalité. L’exemple de la Finlande montre que l’on peut très bien réussir. En Finlande pas d’obsession ni d’acharnement sur l’évaluation. Pas des tests standardisés, non plus. Aussi, on pratique lors d’une même séance de cours la transversalité de disciplines variées (littéraires/scientifiques) à part égale d’importance. Le résultat, il n’y point, ou très peu, de décrochage en Finlande.
Trois approches sont appliquées. D’abord, ils individualisent l’enseignement et l’apprentissage. Le principe est simple, ce sont les élèves et les étudiants qui sont les apprenants, et le système doit alors les accompagner, les motiver, et stimuler leur curiosité. L’enseignant n’est plus ce simple livreur, mais un tuteur-éducateur. Il est là pour accompagner et non pas pour formater. Ensuite, la Finlande attribut un statut très élevé à la profession d’enseignant. Il n’y a pas de bonne éducation sans des gens formidables pour enseigner- avec le soutien nécessaire, et une formation constante. Enfin, La Finlande a su déléguer la responsabilité à l’école elle-même pour accomplir cette mission. Il ne s’agit pas là, bien sûr, d’un désengagement total de l’état. Il y a une différence entre un mode de commandement (centralisé) et un mode de contrôle. Car, l’éducation ne se passe pas dans les assemblées, mais dans la classe, dans les écoles, et ses premiers acteurs sont les enseignants,  les élèves et les étudiants. Supprimer alors le pouvoir discrétionnaire de ces derniers, et ça ne fonctionnera pas. L’erreur, on fait comme si l’éducation était un processus industriel, qui peut être amélioré en ajustant quelques variables. Cela ne marchera pas, et cela n’a jamais marché. L’éducation n’est pas un système mécanique, mais un système humain. Il s’agit d’hommes. Des hommes qui ont envie d’apprendre ou non. Chaque élève qui décroche a une raison, qui est enracinée dans sa propre histoire. Il s’ennuie, il trouve l’école inintéressante, peu conforme à ce qu’il vit en dehors…Des tendances existent, certes, mais les histoires sont toujours propres et individuelles.

Les sceptiques doivent savoir que la terre n’est jamais morte. Elle est juste en sommeil. Les graines existent, et à la première pluie, ça repousse. Si les conditions sont réunies, la vie est inévitable. Modifiez les conditions, donnez aux enfants une perspective différente, des attentes différentes, un éventail plus large de possibilités, vous mettez en priorité le relationnel entre les enseignants et les élèves, vous leur laissez le pouvoir discrétionnaire de faire preuve de créativité et d’innovation dans ce qu’ils font, et les écoles qui étaient autrefois en friche renaissent à la vie.

Les décideurs le savent, et leur rôle n’est pas  de commander, mais de contrôler et créer les conditions favorables. Si vous décidez de les écouter, comme vous réclamez qu’ils vous écoutent, ils se sublimeront et réaliseront des choses que vous n’avez probablement pas prévues. Benjamin Franklin disait : « Il y a trois sortes des de personnes dans le monde : ceux qui sont immobiles, les gens qui ne comprennent pas, ne veulent rien comprendre et ne vont rien faire pour changer. Il y a ceux qui peuvent bouger, des personnes qui perçoivent la nécessité d’un changement, et sont prêts à l’accueillir. Et il y a des personnes qui avancent, ceux qui font bouger les choses. »
Et si nous encourageons plus de personnes à bouger et faire bouger, ceci deviendra un mouvement. Et si le mouvement est assez fort, c’est dans le meilleur sens du mot, une révolution. Ce dont nous avons besoin.  Un mouvement et de la créativité, et non pas « moins de culture, et plus d’enseignement pour adapter les enfants au monde moderne », selon Madame Parisot, ancienne Patronne du MEDEF. On crée le monde, on s’y adapte pas, Madame !

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On n'enseigne pas ce que l'on sait. On n'enseigne pas ce que l'on veut. On enseigne ce qu'on est. Les choses ne sont pas difficiles parce que nous osons, les choses deviennent difficiles parce que nous n'osons pas. La mort est plus confortable que la soumission.

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