Au gré de nos lectures:Le désir de gloire.

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Emil Cioran

 

 

Si chacun de nous avouait son désir le plus secret, celui qui inspire tous ses projets et tous ses actes, il dirait : « Je veux être loué. » (…). Personne n’est sûr de ce qu’il est, ni de ce qu’il fait. Si imbus que nous soyons de nos mérites, nous sommes rongés par l’inquiétude et ne demandons, pour la surmonter, qu’à être trompés, qu’à recevoir de l’approbation de n’importe où et de n’importe qui. L’observateur décèle une nuance suppliante dans le regard de quiconque a terminé une entreprise ou une œuvre ou se livre tout simplement à quelque genre d’activité que ce soit. (…)

De même que, pour se faire un nom, chacun s’emploie à devancer les autres, de même, dans ses commencements, l’homme dut connaître l’envie confuse d’éclipser les bêtes, de s’affirmer à leurs dépens, de briller coûte que coûte. (…) Se faire valoir, tel était, tel demeure son rêve. Il est difficile de croire qu’il ait sacrifié le paradis par simple désir de connaître le bien et le mal ; en revanche on l’imagine parfaitement risquant tout pour être quelqu’un. Corrigeons la Genèse: s’il gâcha son bonheur initial, ce fut moins par goût de la science que par appétit de la gloire. (…)

Le désir de gloire vous quitte-t-il ? Avec lui s’en iront ces tourments qui vous aiguillonnaient, qui vous poussaient à produire, à vous réaliser, à sortir de vous-même. Eux disparus, vous vous contenterez de ce que vous êtes, vous rentrerez dans vos frontières, la volonté de suprématie et de démesure vaincue et abolie. Soustrait au règne du serpent, vous ne garderez plus aucune trace de l’ancienne tentation, du stigmate qui vous distinguait des autres créatures. Est-il certain que vous soyez encore homme ? Tout au plus une plante consciente.

En apparence tout le monde est content de soi ; en réalité, personne. Faudra-t-il donc, par esprit de charité, encenser amis et ennemis, tous les mortels sans exception et dire amen à chacune de leurs extravagances ? À tel point le doute sur soi travaille les êtres que, pour y remédier, ils ont inventé l’amour, pacte tacite entre deux malheureux pour se surestimer, pour se louanger sans vergogne. Les fous mis à part, il n’est personne qui soit indifférent à l’éloge ou au blâme; tant que nous demeurons quelque peu normaux, nous sommes sensibles à l’un et à l’autre ; si nous y devenons réfractaires, que chercher encore au milieu de nos semblables ?

 

Emil Cioran   La chute dans le temps

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