Archéologie de la Révolution: Tunisie 2000,que faire?  

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En fouillant dans mes vieux cartons, rapatriés de France, je suis tombé sur un carnet que je croyais perdu. Ce carnet comporte des textes que j’ai rédigés au cours de l’année 2000. Ils sont le reflet de nos débats de l’époque, sur la situation en Tunisie. Mes réflexions à cette époque-là étaient très influencées par mes lectures sud-américaines. Je me définissais comme un « islamo-guévariste ».

Ce texte date du 23-24 avril 2000

Said Jendoubi

Que faire pour sortir de la situation actuelle de la Tunisie, marquée d’une manière générale, par 13 ans de dictature de type stalinien, et qui a suivi 31 ans de dictature plus « douce », voire même « libérale » ?

Échec des oppositions :

–          Les Islamistes, laminés, anéantis, déstructurés et moralement déstabilisés.

–          La gauche, domestiquée, achetée et pour ceux qui ont gardé leurs distances vis-à-vis du pouvoir, ceux-là sont réprimés (POCT).

–          L’UGTT, vidée de son contenu contestataire et transformée en une institution qui défend la dictature.

–          Les étudiants subissent le sort réservé aux Islamistes et à la gauche.

Qu’advient-il du peuple ?

–          Le peuple est écrasé par une machine d’une terrible férocité : 13 ans de peur… peur d’être arrêté, torturé, privé de travail, d’amis, de soutien familial, de passeport…

–          Le peuple est écrasé par de nouveaux modes de consommation : les gens, aussi bien les classes démunies que ceux de la classe moyenne, sont endettés ; sachant que dans un pays de non-droit le pouvoir de la banque est confondu avec le pouvoir de l’Etat.

–          Le peuple est écrasé par la « nouvelle culture », fruit d’un mariage bizarre entre un régime policier et une gauche en quête de « pouvoir facile » (arriver aux commandes par le chemin le plus court, sans passer par l’incertitude des urnes, avec en tête le modèle algérien) ; tous deux ont un objectif commun : anéantir l’Islamisme, en s’attaquant, aussi, à ses sources.

Bref, le peuple, apeuré, endetté et déculturé, a perdu toute conscience politique saine. La conscience révolutionnaire qui s’est manifestée dans de larges secteurs de la population entre 1978 et 1987 s’est éclipsée pour devenir un vague souvenir ; pis encore, chez les jeunes générations qui ont aujourd’hui entre 15 et 25 ans, cette conscience n’a jamais existé.

Que faire?

Depuis quelques mois, des lueurs d’espoir commencent à briller dans la sombre nuit tunisienne, notamment aux alentours et depuis les élections présidentielles.

Le régime de Ben Ali est de plus en plus critiqué. Ceux qui l’ont soutenu jadis, semblent aujourd’hui sur le point de le lâcher. Les médias en France et ailleurs se montrent de plus en plus critiques à l’égard du régime. Des balbutiements commencent à nous parvenir de Tunisie, ce qui est très encourageant vu l’état d’esprit qui régnait dans le pays pendant ces 13 dernières années :

–          Grève des chauffeurs de taxis, des étudiants, des lycéens…

–          Naissance du CNLT

–          Attitude d’hommes et de femmes libres et honnêtes tels que Moncef Marzouki, Radhia Nasraoui, Sihem Ben Sedrine…

–          La grève de la faim de Tawfik Ben Brik ; acte hautement courageux.

–          Les funérailles de Bourguiba, qui semblent être un fiasco pour le régime, une revanche posthume de la part du défunt et un mouvement de nostalgie à une époque, malgré tout, beaucoup plus riche que celle de Ben Ali.

Ces signes sont très encourageants, et montrent que sous les cendres, les braises, que l’on croyait complètement éteintes, sont toujours vivaces… reste à souffler sur le brasier et l’alimenter.

Une force motrice doit renaître en Tunisie afin d’accompagner, d’encadrer et de dynamiser ces « petites » agitations éparpillées… de leurs donner un sens global et de les sortir du stade des revendications ponctuelles. Bref, il faut mettre la barre assez haut, si l’on espère sortir de la situation actuelle. La tâche est rude ; mais il faut s’y attaquer. Le moment est propice, et le régime ne cesse de commettre les erreurs.

« Soyons réalistes ; exigeons l’impossible » (Le Che)

Il est nécessaire qu’un front uni (organiquement ou non, cela est secondaire) voit le jour. Ce front doit réunir, principalement, les Islamistes et la gauche authentique ; mais celle-ci doit se libérer des vieilles recettes idéologiques, qui furent la principale cause de la déliquescence des mouvements de gauche, à savoir, par exemple, « s’allier avec la bourgeoisie (le pouvoir en place) contre la féodalité (les islamistes) », et bien d’autres formules toutes prêtes… c’est à la fois ridicule et triste…

Les Islamistes doivent, quant à eux, se libérer de la politique politicienne, et rester fidèles à leurs principes, sachant que ces principes peuvent être des hauts lieux de débats cruciaux avec les autres courants de pensée, sans que cela n’affaiblisse la lutte contre l’ennemi principal : Ben Ali et son régime oligarchique.

Les Islamistes, dans leur grande majorité (la base, les étudiants, les lycéens, les syndicalistes, etc.) sont plutôt révolutionnaires et contre tout compromis avec la dictature. Ils sont aussi, démocrates ; ils l’ont démontré entre 1979 et fin des années 1980. Mais les dirigeants islamistes tunisiens sont en décalage par rapport à leurs bases : ils sont timorés, calculateurs et « bons politiciens » (au sens tunisien du terme !), et donc voués à l’échec. Ils sont d’ailleurs responsables de l’échec du mouvement.

Cette force motrice (ce front uni) doit avoir une plate-forme claire, solide et n’accepte aucune négociation. C’est de cette plate-forme que dépendra la lutte de l’ensemble du peuple, sa référence, son repère.

Cette plate-forme doit se résumer dans les points suivants :

–          Libérer tous les prisonniers politiques et les réintégrer dans leurs professions d’origine.

–          Autoriser tous les bannis et les exilés à regagner le pays ; et ceux qui sont privés de passeports de voyager sans entrave aucune.

–          Autoriser toutes les publications à être diffusées ; et seule la justice (indépendante) peut statuer sur les « délits » de presse, et non le code actuel.

–          Reconnaître tous les partis et organisations politiques ainsi que les associations, etc. qui manifestent le désir d’exister, sans leur opposer les conditions énoncées dans le cadre du « pacte des partis de 1988).

–          Exiger des élections générales (présidentielle, législatives, municipales), dans un délai de six mois.

Pour mettre en œuvre ce plan de luttes, tous les moyens sont bons (actions médiatiques, tracts, manifestations, etc…) à condition qu’ils soient adaptés à la réaction du régime et qu’ils soient cohérents entre eux, non contradictoires et qu’ils se complètent.

Paris le : 23-24 avril 2000

Said Jendoubi

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