Ce que les urnes tunisiennes n’ont pas dit…

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Les urnes des élections présidentielles tunisiennes ont confirmé le rapport de force, favorable à Nida Tounis, qui s’était manifesté lors des élections législatives. Ces résultats vont vraisemblablement donner lieu, en France notamment, à un certain nombre de raccourcis, où le “wishfull thinking” risque de prendre le pas sur l’analyse.

La Tunisie a-t-elle «tourné la page de l’islamisme » comme certains observateurs hexagonaux se sont empressés de le proclamer ? Rien n’est moins sûr. Et pour plusieurs raisons.


D’abord parce que ce n’est pas en tant qu’islamistes que les membres d’Ennahda ont dû céder leur première place dans le scrutin législatif. Si leur popularité, et celle du candidat à qui ils ont ensuite accordé un soutien officieux mais bien réel, a reculé, c’est avant toute chose parce qu’ils ont pris le risque d’exercer le pouvoir dans une conjoncture exceptionnellement exigeante et à laquelle – ni plus ni moins d’ailleurs que les autres compartiments de l’opposition – ils n’étaient réellement préparés. Si dans cette phase délicate, leur couleur politique leur a valu une difficulté spécifique, c’est seulement l’hostilité hypocrite et néanmoins généralisée de la rive occidentale du monde (la France qui avait trainé ostensiblement les pieds avant de se décider à prendre acte de la victoire d’Ennahda ayant montré la voie), ainsi que celle, à l’exception notable du Qatar, de l’entière corporation des « dictateurs arabes sans frontières ».

Si ces « grands démocrates » apportent un soutien financier massif, en Tunisie comme en Egypte, aux adversaires des islamistes, ce n’est pas, est-il besoin de le rappeler, du fait d’un subit prurit ultra laïc. C’est seulement parce qu’ils savent – et on peut leur faire confiance – que c’est dans cette mouvance et non dans la gauche défunte que se trouvent les principaux obstacles à leur rêve d’immortalité politique.


La seconde raison expliquant l’effacement relatif du camp d’Ennahda et de ses alliés tient au fait que, lors de ce scrutin, ce parti ne représentait pas, tant s’en faut, la totalité des forces que l’on regroupe généralement sous le label de plus en plus imprécis d’ « islamistes ». Ennahda paye ainsi le prix de son option délibérée de gouverner au centre, et de se couper ce faisant d’une importante partie de sa clientèle potentielle.


A défaut d’avoir “tourné la page de l’islamisme” la Tunisie est en train d’écrire celle de l’alternance, et donc de la possibilité de voir une majorité alternative succéder à celle qui est en train de reprendre le pouvoir. Sans doute est-ce bien la dimension qui donne aujourd’hui à ce scrutin la portée historique qui est la sienne.

François Burgat

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