Comment détournent-ils les Tunisiens de la RÉVOLUTION?

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Par El Adhari Moufida

 

1/ Ancien régime au pouvoir et ses nouvelles alliances

Le 14 janvier 2011 au soir, Zaba a quitté le pays mais l’ancien régime est toujours là ; il est au pouvoir et fait tout pour y rester en semant la terreur et le chaos dans le pays. Un premier coup d’État, mené par le premier ministre Mohammed Ghannouchi et le président du parlement Foued Mbazâ, a failli réussir en jouant sur les articles 56 et 57 de la constitution.

Mais devant la résistance du peuple par les comités de protection des quartiers et le sit-in de la Qasbah 1, l’ancien régime, s’accrochant encore au pouvoir, allait s’adapter au nouveau contexte marqué par une haine populaire à son encontre.

M. Ghannouchi appelle les partis de l’opposition à former un gouvernement provisoire d’union nationale pour assurer la transition démocratique. Seulement deux partis ont répondu à l’appel du premier ministre bénaliste. En faisant parti du gouvernement Ghannouchi du 17 janvier 2011, à côté de ministres bénalistes, les partis du PDP et d’Ettajdid cautionnent la continuité de l’ancien régime.

C’est à partir de cette date que le paysage politique tunisien s’est scindé en deux blocs. D’un côté l’ancien régime et ses alliés et de l’autre les partis refusant de s’associer à M. Ghannouchi. Pour Ettakattol/FDTL, CPR, Ennahdha et la Gauche, l’un des objectifs de la révolution est d’éradiquer le régime bénaliste et ses ministres, cautionneurs de la dictature durant 23 ans.

Malgré les efforts de M. Ghannouchi, le peuple encore vigilant allait rejeter ce gouvernement, voyant en lui le prolongement du régime bénaliste agrémenté par des figures de « l’opposition ». D’où la formation d’un deuxième gouvernement d’union nationale après la démission de tous les ministres de Zaba, sauf le premier ministre M. Ghannouchi et les ministres du PDP et d’Ettajdid. Ce gouvernement reçoit la bénédiction de l’UGTT.

Cependant, suite à la méga manifestation Qasbah 2 du 25 février 2011, omise par les médias, le premier ministre technocrate M. Ghannouchi part en cédant sa place à un vieux politicien, Béji Caïd Essebssi (BCE) (1). Le choix de ce pur produit de l’ancien régime n’est pas innocent, puisque sa carrière offre à l’ancien régime l’homme idéal pour le nouveau contexte. BCE réunit à la fois une grande connaissance des rouages de l’État, surtout dans deux ministères névralgiques, l’intérieur et les affaires étrangères. D’autres bons points ont joué pour lui, sa lucidité à 84 ans, son âge limitant en apparence ses ambitions politiques et son départ précoce du régime de Zaba.

2/ La fabrication d’un leader laïc et le rôle des partis alliés

Comme l’ancien régime est perçu comme ennemi n°1 du peuple et identifié comme étant la contre révolution, alors il change de stratégie. Il passe du plan A, où il est repérable par tous les Tunisiens, au plan B où il s’éclipse totalement du gouvernement pour devenir indétectable et insaisissable par les Tunisiens.

Cette évolution stratégique sous le gouvernement BCE, lui permettra de se réorganiser, de se recycler et de se relégitimer. Cette volonté de relégitimation nécessite alors l’adoption d’un chef de file, trouvé en la personne de BCE, et la conception et l’application d’une stratégie conflictuelle utilisant le mode de mobilisation socio-culturel, laïcité contre islamisme, déjà prôné par Zaba.

Une fois au pouvoir, BCE forme son gouvernement qui s’engage à ne pas se présenter aux élections, poussant ainsi les présidents du PDP et d’Ettajdid à sortir du gouvernement, mais en restant les alliés de BCE qui entame sa mission en brisant définitivement le mouvement de résistance populaire Qasbah 3.

Parallèlement, une propagande pour BCE démarre en présentant l’image d’un vieil homme fatigué investi d’une seule mission, réussir les élections et quitter la scène politique. Ensuite, elle construit l’image d’un défenseur de la laïcité.

Après la réussite de sa mission le 23 octobre 2011, la popularité de BCE semble être acquise auprès des laïcs, de la bourgeoisie et bien sûr soutenue et amplifiée par les réactionnaires. Ainsi, il devient « le sauveur du pays du chaos » et « le protecteur de la révolution et de la démocratie ».

Comme le Tunisien est encore novice en politique, il fait confiance au discours de BCE insistant sur son départ de la vie politique une fois sa tâche terminée. Mais, il a compté sans la machine de l’ancien régime et de ses médias qui démarrent une vaste propagande pour le bourguibisme autour duquel le leader laïc BCE allait fabriquer la légitimité à la fois idéologique et circonstancielle de son futur parti.

Au lendemain du 24 décembre 2011, BCE revient sur la scène politique avec son parti Moubadara/Nida Tounes qui se fera le défenseur de la laïcité et dont le bureau est composé d’anciens ministres de son gouvernement. Pour la même raison stratégique, il ne s’associe pas aux nouveaux partis destouriens, Moubadara, Watan…, mais aux alliés « traditionnels » el Joumhouri/PDP+Afek et el Massar/Ettajdid.

La réussite de la stratégie des réactionnaires revient en grande partie au rôle « écran » du gouvernement technocrate BCE et des partis alliés qui les ont dissimulés aux regards des Tunisiens. Sans oublier que ces ennemis de la révolution profiteront également des acquis de la révolution, liberté politique pour se réorganiser en parti politique et liberté d’expression pour consolider la relégitimation par le bourguibisme.

En rattachant l’idéologie de Nida Tounès et de l’alliance Ittihad Tounès au néo-destour bourguibiste, né à Ksar Helal le 02 mars 1934, le meeting du 02 mars 2013 à Ksar Helal rentre dans le processus de fabrication de cette légitimité qui leur permettra de reconquérir le pouvoir. D’ailleurs pour mieux convaincre, elle fait table rase de la dictature bénaliste, de la persécution des opposants par Bourguiba, et surtout de la participation des destouriens-bénalistes aux crimes de la dictature.

3/ La stratégie conflictuelle : diviser les Tunisiens pour les détourner de la révolution

Du 14 janvier jusqu’à la veille du 23 octobre 2011, la majorité des Tunisiens était presque unie contre les forces réactionnaires et contre le retour de l’ancien régime. Elle a également retenu la trahison des deux partis PDP et Ettajdid en les sanctionnant lors des élections du 23 octobre 2011.

Malgré le coût élevé des élections, la Tunisie se retrouve de nouveau avec un gouvernement provisoire très fragile pour assurer la transition démocratique dans une société rongée par la corruption. Et surprise, c’est Ennahdha qui remporte la majorité des sièges à l’ANC et forme le premier gouvernement élu démocratiquement dans notre histoire moderne.

Ce gouvernement réunit les trois partis Ennahdha, CPR et FDTL/Ettekattol, dont le point commun, depuis le 17 janvier 2011, est le refus de travailler avec l’ancien régime. Et comme nous l’avons déjà vu, la formation de ce bloc face aux réactionnaires a créé la division bipolaire, imposée par la révolution et dont l’unique axe est  » pour ou contre la révolution « .

Mais devant la naissance de la Troïka, les partis el Joumhouri/PDP+Afek et l Massar/Ettajdid, minoritaires dans l’ANC, se déclarent « bloc d’opposition » par rapport au gouvernement. C’est dans ce cadre légal que les réactionnaires vont attaquer librement le « bloc gouvernement » qui refuse toujours de négocier avec les partis recyclant l’ancien régime.

Parallèlement aux changements dans le paysage politique, de nouveaux clivages apparaissent pour diviser les Tunisiens autour d’axes de lutte n’ayant aucun rapport avec la révolution. Cette division démarre avec le clivage politique  » pour ou contre le gouvernement « , donnant l’illusion d’une confrontation démocratique entre partisans du gouvernement/la Troïka et partisans de l’opposition (el Joumhouri, el Massar, Nida Tounes), exactement comme dans les pays de tradition démocratique, alors que nous sommes en phase de transition révolutionnaire.

Une fois ce clivage politique bien ancré, nous assistons à la mise en marche d’un deuxième clivage socio-culturel, inconnu en Tunisie, mais qui sera très vite assimilé au clivage politique. En semant la haine et la discorde, ces clivages scindent notre société en deux clans adverses « pour la laïcité ou pour l’islamisme ». Le premier, celui de l’opposition, seul et unique garant de la laïcité, du progressisme, du modernisme, de l’innovation et de la démocratie. Le second Ennahdha à la tête des islamistes, arriérés, obscurantistes, rétrogrades, passéistes préparant la dictature théocratique. Sans oublier les alliés d’Ennahdha, présentés désormais comme les traîtres de la démocratie et de la laïcité.

Ces nouveaux axes de lutte brouillent les idées de beaucoup de tunisiens et les détournent définitivement du principal axe de la lutte « pour ou contre la révolution » qui unissait tous les Tunisiens.

4/ Pousser le peuple à renier la légitimité des urnes ou le putsch en velours

Au lieu de se comporter en opposition constructive œuvrant dans l’intérêt du pays, ce bloc de l’opposition et les médias entament, dès le premier jour, une propagande anti gouvernement en l’accusant d’incompétence, ainsi que les trois présidents de la Troïka. Cette accusation est confirmée sur le terrain par le déclenchement dans tout le pays de troubles, de sit-ins, de violences, d’incendies, de fermetures d’usines…

Parallèlement à ce matraquage quotidien, des voix s’élèvent dans l’opposition et dans la « gauche » de H. Hammami proclamant la fin de la légitimité du gouvernement au-delà du 23 octobre 2012. Cette montée graduelle dans la mise en doute des capacités de la Troïka à gérer la transition, allait en s’accélérant jusqu’à l’appel à la manifestation du 22 octobre pour clamer le départ du gouvernement et la fin du régime politique (yesqot el nidham), alors que nous sommes en plein processus de transition révolutionnaire.

Cet appel lancé par BCE et ses alliés traditionnels, ralliés par la pseudo gauche de H Hammami a permis à la fois d’identifier les ennemis de la révolution et de mesurer le poids réel de l’opposition, puisque la masse populaire, appelée à renier son vote, était absente sur l’avenue H. Bourguiba.

Cependant, un grave incident allait à la fois renforcer l’opposition et fragiliser la Troïka. L’assassinat de feu Chokri Belaid donne un nouvel élan à l’opposition réactionnaire, opportuniste et à la pseudo gauche. Elle mène une attaque médiatique plus féroce que la précédente contre le gouvernement et Ennahdha, menaçant ainsi le processus démocratique et la stabilité du pays.

Le jour même de l’enterrement, cette opposition appelle les Tunisiens à dissoudre l’ANC et à renverser le gouvernement, donc à renier la légitimité et les élections. Et pour la seconde fois, cet appel est lancé par les mêmes protagonistes adeptes du putsch, BCE, ses alliés traditionnels et la pseudo gauche. Mais encore une fois, le peuple conscient de la manipulation ne répond pas à l’appel. Quant à l’UGTT, elle prend officiellement parti avec l’opposition et appelle à la grève générale pour paralyser le pays et accentuer la crise politique.

Toutefois, nous devons reconnaître que le retour en force des réactionnaires incombe à Ennahdha et ses erreurs dans la gestion de certaines affaires de l’État, dans la communication avec les Tunisiens et surtout sa mollesse dans la lutte contre la corruption et l’ancien régime. Ayant l’aval de la majorité du peuple, elle aurait dû, dès le premier jour, engager une lutte contre les ennemis du peuple. En choisissant les compromis et le laisser-aller au nom de la révolution pacifiste, elle se retrouve aujourd’hui menacée par la contre-révolution.

En définitive, le Bloc opposition, conscient de son futur échec dans les élections, est en train d’éroder la légitimité des urnes entraînant le pays vers des crises politiques, la première est la démission du gouvernement Jebali. Ayant choisi leur camp, depuis le 17 janvier, les partis Joumhouri et Massar refusent pour la seconde fois de participer au gouvernement de la Troïka. Ils resteront en dehors du pouvoir pour continuer avec leurs alliés la stratégie du matraquage et de la manipulation, appliqués contre le gouvernement Jebali et prévues contre le gouvernement Lârayedh. L’objectif est de pousser le peuple à clamer de lui même le départ du gouvernement et la dissolution de l’ANC ce qui permettra à l’opposition et ses partis recyclés et opportunistes d’arriver au pouvoir sans passer par les urnes.

(1) BCE ancien directeur général de la sûreté de l’État, ministre de l’intérieur et des affaires étrangères sous H. Bourguiba, puis président du parlement bénaliste 1990-1991 et enfin membre du comité central du RCD jusqu’à 2001.

El Adhari Moufida

12 mars 2013

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