La fronde des rentiers.

2
28

10451157_900306390001036_1649273921492031790_n

 

L’affaire des chaînes de télévision, qui refusent de signer le cahier de charges et ameutent l’opinion contre le « fascisme » de l’autorité indépendante qui aurait décidé de les fermer, appelle deux sortes de commentaires.

Tout d’abord, en ce qui concerne tous ceux qui se sont précipités, à l’appel de Nessma, pour condamner la prétendue atteinte à la liberté de presse : on peut rapidement dire qu’il s’agit souvent de valets patentés (journalistes des deux chaînes, mercenaires rémunérés ou personnages intéressés qui se « placent » du côté qu’ils croient le bon, à la veille des élections) ; mais on a aussi, ce n’est pas rare, des personnes qui, pour des raisons inconnues, mais qui tiennent parfois à un a-priori politique, ne se sont même pas donné la peine de consulter le dossier, reprenant à leur compte les accusations des deux chaînes en question. Une lecture attentive des éléments de l’affaire les aurait souvent éclairés, mais ils n’ont même pas exposé (ou demandé qu’on expose) les points de vue de la HAICA, qui a affirmé à plusieurs reprises qu’il n’était pas question de fermer les deux chaînes hors-la-loi.

On peut légitimement s’étonner du fait que d’éminents juristes aient participé à la curée, en demandant à la HAICA d’agir de l’exacte façon dont elle l’a fait (avertissements, fixation de délais, sanctions pécuniaires, puis sanctions plus graves…) sans s’apercevoir qu’ils participaient à une dénonciation calomnieuse. Mais on les avait peut-être persuadés que le combat des deux chaînes (et de leurs dirigeants) était celui de la liberté de presse contre les atteintes à cette liberté organisées par des partis politiques, au point que des représentants de ces partis sont venus se désolidariser de la HAICA, « susceptible de commettre des erreurs, mais qu’il fallait aider à les corriger ».

Mais ce n’est pas le plus important, sauf en ce que cela éclaire davantage encore sur la crédibilité de ceux qui caracolent sur les plateaux de télévision pour « éclairer » les téléspectateurs. L’important est que cela montre une volonté des patrons de ces chaînes de n’obéir qu’aux lois qu’ils édictent eux-mêmes, et, pire, de mobiliser l’opinion publique, par le mensonge et la diffamation, contre les lois qu’ils refusent et contre les instances constitutionnelles chargées de veiller à l’application de ces lois. De là à penser qu’ils remettent en question la constitution et la légitimité de son application, il n’y a qu’un pas que chacun, à sa guise, franchira ou pas.

Ces braves (et tardifs) défenseurs de la « liberté de presse », qui ont été chargés d’occuper le paysage médiatique par un Ben Ali soucieux de donner au monde une fallacieuse image de tolérance, n’ont découvert les vertus de cette liberté qu’après la fuite de leur protecteur : elle était devenue indispensable pour pouvoir s’opposer à la révolution, sans trop en avoir l’air, et offrir une tribune aux contre-révolutionnaires.

L’attitude qui consiste à faire parler les citoyens sur les dangers virtuels de faire cesser la diffusion du Harem du sultan ou d’autres feuilletons tout aussi édifiants ne pourrait-elle pas être assimilée à une tentative de semer des troubles de l’ordre public, surtout quand des patrons d’une chaîne menacent : « le peuple tunisien ne permettra pas » qu’on le prive de cet aliment hautement culturel de ses soirées familiales ? Curieux, cette façon de faire appel au peuple, sans passer par les recours légaux, pour rester dans l’illégalité, fixer seuls les règles du jeu et bénéficier sans partage de la rente d’avoir été créés par la dictature…

Cette attitude est-elle l’apanage des vautours de la télévision ? Il est bon de rappeler que, lors de la présentation de la loi des finances par le ministre Fakhfakh, l’UTICA s’était mobilisée, déclenchant notamment un mouvement chez les transporteurs, et avait participé à une campagne haineuse contre le ministre. L’objet de la colère des patrons était surtout l’insertion, dans la loi en projet, d’un article permettant à la direction des impôts de contrôler les déclarations des entrepreneurs. Entrepreneurs ou aigrefins, agents de l’économie parallèle, faisant leur beurre avec l’argent public, profitant des subventions et crédits, demandant toujours plus à l’État, mais ne payant que le minimum des impôts ? telle est la question.

Comment qualifier les hôteliers qui, en ce moment même, menacent de détruire leurs hôtels s’ils n’obtiennent pas satisfaction, c’est-à-dire de nouvelles largesses de l’État ? Et que dire de tous ces nantis des professions libérales, qui placent bien souvent leurs « économies » dans des affaires (immobilières surtout) juteuses et qui refusent que l’on ne les impose plus suivant le système du forfait ?

En réalité, le régime de Ben Ali s’appuyait sur ces « entrepreneurs », sur cette bourgeoisie rentière qu’il faisait vivre et prospérer aux frais de l’État, et cette classe est loin d’avoir perdu ses privilèges, les défendant et essayant de les élargir bec et ongles. Elle ne cesse de tenter de s’assujettir les hommes et femmes politiques à grand coups de soutien financier. Mais cela ne lui suffit pas, elle veut elle-même légiférer et perpétuer sa domination : quelle autre explication donner au nombre anormalement élevé d’hommes d’affaires candidats aux élections,sans parler de leurs proches ou leurs obligés ?

Les appels à la liberté qui sont poussés par tous ces « démocrates »de la vingt-sixième heure (c’était encore risqué à la vingt-cinquième heure, il fallait que l’on oublie d’abord leur soutien à la dictature) ces cris ne concernent pas les libertés des travailleurs, des humbles, de ceux qui n’ont pas de place au banquet, ils ne concernent pas les victimes (blessés ou familles de martyrs) de la révolution, il ne sont pas poussés pour exiger de l’emploi pour les chômeurs, encore moins pour, en décentralisant réellement les institutions, donner effectivement le pouvoir au peuple. La liberté qu’ils réclament, c’est celle de s’enrichir, de parasiter encore et encore l’économie, quitte à vendre tout ou partie du pays à des intérêts étrangers dont ils espèrent les miettes.

« Bon appétit » disait ironiquement Victor Hugo, mais il s’adressait à une bourgeoisie (à ses représentants plutôt) véritablement entrepreneuriale, qui faisait augmenter les richesses de son pays.Notre bourgeoisie, qui se gave sans vergogne (voyez le nombre de milliardaires et de millionnaires!) le fait sans produire de richesses, elle en est bien incapable. C’est pourquoi elle refuse la démocratie, elle nie la révolution et essaie de battre en brèche toutes les avancées de la constitution. Profitez allègrement de la situation tant que vous le pouvez, cela ne durera pas !

Gilbert Naccache

10451157_900306390001036_1649273921492031790_n

2 Commentaires

  1. en fait que veulent ils imposer au juste les ‪#‎karoui_and_karoui‬ ‪#‎nessma‬ et les successeurs de ‪#‎saheb_el_kanet‬ ‪#‎hannabaal‬ ‪#‎mercenaires_du_diable‬

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here