A propos des positions sur l’affrontement entre « modernistes » et « islamistes »

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naccachelivreIl est incontestable que cinquante-trois ans de soumission au paternalisme despotique et à la dictature, cela laisse de nombreuses traces, en particulier sur la façon de lire et d’entendre. Je n’en veux pour exemple que ces deux phrases qui me sont adressées à intervalles plus ou moins réguliers. La première, dite ou écrite sur un ton (faussement) pédagogique : « Croyez-vous que ce soit le moment d’attaquer ceux qui défendent la modernité, et, par ce discours critique, n’avez-vous pas l’impression de rendre service à Nahdha et à ceux qui voudraient nous faire revenir au moyen-âge ? » la seconde, qui surgit presque toujours quand mon propos est critique vis-à-vis d’Ennahdha : « enfin il s’est rendu compte, il était de leur coté à une époque ! »

On pourrait se dire que, décidément, il faudrait que les gens apprennent à lire, assimilent la logique et se débarrassent des mauvaises habitudes prises durant ces longues années d’autoritarisme : à l’époque, les discours ne signifiaient pas ce qu’ils disaient, mais nécessitaient, pour être compris, qu’on déchiffre d’abord dans quel but ils avaient été formulés, en analysant ce qui en était l’arrière-fond et s’efforçant de deviner ce qu’on espérait en obtenir. Il faut, certes, écarter ces mauvaises habitudes, mais cette nécessité vient peut-être aussi de ce que le discours actuel, le mien en particulier, n’est pas toujours suffisamment clair, qu’il renvoie à trop de concepts implicites qui gagneraient à être explicités. C’est ce que je vais essayer de faire à propos de ces reproches qui me sont faits.

Je commencerai d’abord par dire que le fait de critiquer quelqu’un ne signifie pas automatiquement qu’on approuve ses adversaires supposés. Du reste, je mets au défi ceux qui ont vu une approbation ou un soutien de ma part à Ennahdha d’étayer leur opinion par des citations de mes textes. Le présupposé de ceux qui me font ce reproche est celui-ci : le monde dont nous parlons est binaire, il y a en son sein deux catégories d’opinions ou de façons d’agir opposées et deux seulement : la bonne (la leur) et la mauvaise, que l’on diabolise (celle de l’adversaire). Ce manichéisme, qui est à la source d’alliances politiques surprenantes, pour ne pas dire contre-nature, règne en maître dans la sphère politique, celle des partis politiques et de tous ceux pour qui la question la plus importante est celle de savoir qui va disposer, en principe, du pouvoir.

Je dis en principe, car nous sommes loin, dans notre pays d’avoir résolu cette question : il y a chez nous au moins trois catégories de pouvoir : d’abord, le pouvoir légal, issu des élections, et qui s’efforce de transformer cette légalité en une réalité ; mais les efforts de ce pouvoir sont limités par les deux autres : le pouvoir réel, ou en grande partie réel, constitué par tous les restes de l’appareil d’Etat de Ben Ali dans les institutions qui n’ont pas vraiment été épurées, ni même sérieusement rénovées, malgré les tentatives d’Ennadha d’y installer des fidèles aux lieux et places de leurs adversaires, ce qui, on en conviendra, n’est pas vraiment une épuration : ces restes sont nombreux et conservent un grand potentiel d’inertie, voire de nuisance, dans à peu près tous les secteurs de gestion de l’Etat, en particulier dans l’appareil de répression, forces de l’ordre, justice, douanes, impôts… Et, comme leur pouvoir est amoindri, par l’existence des autres et la mise à l’écart relative du RCD qui était, pour faire court, dirons- nous-, leur meilleur auxiliaire, ils se sont saisis des libertés arrachées – contre eux – par la révolution, pour renforcer leur capacité d’intervention : certains d’entre eux utilisent pour cela les nouveaux syndicats de policiers, de gardiens de prison, de douaniers…

Il y a enfin le pouvoir potentiel celui du « peuple de la révolution », qui ne dispose en fait d’aucun des leviers du pouvoir, mais dont la présence se manifeste chaque jour par la pression qu’il exerce sur les deux autres : luttes revendicatives, grèves, sit-in, etc. Ce pouvoir ne s’exerce pas positivement, mais la menace qu’il représente fait reculer le pouvoir légal, qui craint de se retrouver seul à combattre le pouvoir réel, et oblige ce dernier à déguiser ses volontés de retour en arrière et à s’appuyer sur le « danger terroriste » pour interdire sa remise en question. Et si les deux premiers pouvoirs se livrent à une lutte pour la possession de la totalité du pouvoir politique, lutte qui se déroule dans la sphère politique, le peuple ne participe pas à ce combat et continue à ne s’occuper que de voir satisfaites les revendications de sa révolution : la liberté, le pain et la dignité.

Nous ne sommes donc pas en face d’une situation bipolarisée, mais tripolaire. Il est réducteur, voire complètement erroné de ramener les contradictions de la Tunisie à l’opposition de deux projets de société. Le projet de société soi-disant moderniste brille par tout le flou dans lequel baignent les aspects sociaux, économiques, de forme de gestion, la démocratie y étant vue et pratiquée de différentes manières, dont certaines sont loin d’être démocratiques, le seul point commun à ce camp étant le refus des objectifs affirmés de l’autre et la peur qu’il n’arrive à ses fins, et à ma connaissance, la peur de l’autre est un sentiment très ancien dans l’humanité. L’autre projet, « théocratique » a vu l’essentiel de sa force venir du statut de victime de ses tenants sous l’ère Ben Ali. La révolution n’a brandi aucun de ses mots d’ordre, et sa seule force vient de ce qu’il a pu détourner à son profit le pouvoir de la révolution. Parasite de cette révolution qui ne lui est pas soumise et qui ne le suit pas, sa survie dépend de cette dernière, il ne peut pas la laisser détruire sans risquer de disparaître. Les deux camps ne sont donc pas équivalents au point de vue de la révolution : si l’un d’eux dépend de sa survie, l’autre a besoin de sa disparition pour faire revenir au pouvoir les anciens bénéficiaires de la dictature.

Et c’est du point de vue de la révolution que je me place. C’est pourquoi je n’ai aucun scrupule à attaquer ses ennemis, sans me soucier de savoir si leur affaiblissement profitera à X ou Y. Je sais que le  « projet de société » des islamistes est et restera un projet virtuel, qu’il ne pourra pas s’appliques : d’abord parce qu’on ne peut pas greffer sur une révolution des objectifs qui n’ont rien à voir avec elle, et que tout pas en avant dans la voie de la réalisation des objectifs de cette révolution est en même temps une source d’affaiblissement du pouvoir de la sphère politique, tous camps compris ; ensuite, les résistances de la société, de tous ceux qui sont attachés à la modernité, sont un élément déterminant de l’échec d’un projet théocratique. La façon dont s’est terminée la rédaction de la constitution le prouve bien : les résistances directes, et la crainte que le peuple soutienne une aventure à l’égyptienne ont eu raison des volontés théologiques des Nahdhaouis. Et cela confirmerait que la lutte entre les deux camps, sous couvert d’idéologies opposées, mais de politique économique semblable, est uniquement une lutte pour la conquête exclusive de l’appareil d’Etat et des richesses qu’il permet d’accaparer.

Je ne soutiens et ne soutiendrai ni l’un ni l’autre des camps qui se combattent sur la scène du pouvoir. Je ne suis pas sur ce territoire minoritaire de l’affrontement binaire. Je joins ma modeste voix à celle du peuple révolutionnaire pour exiger que soient satisfaites les revendications de la révolution, dont la liberté, et que soit appliquée la décentralisation inscrite dans la constitution car elle est le premier pas dans la voie du passage du pouvoir au peuple, de la transformation du pouvoir potentiel en pouvoir réel.

Gilbert Naccache

17 mars 2014

 

 

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